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De la CIA à l’intelligentsia : avatars de l’intelligence dans quelques langues
Pierre-Yves Modicom, Professeur des Universités en linguistique germanique (CEL)
Fête de la science 2025
Témoignage de Pierre-Yves Modicom
- Qui êtes-vous et en quoi consistent vos recherches ?
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« Je m’appelle Pierre-Yves Modicom. Je suis professeur de linguistique à la faculté des langues et plus exactement au département d’études germaniques, département d’allemand. Et donc j’ai participé à la Fête de la science à travers une conférence publique le mois dernier.
Je suis spécialiste d’analyse de discours, de sémantique, de pragmatique. Essentiellement spécialiste de sémantique, c’est-à-dire que je travaille sur le sens que des mots, des expressions, des constructions grammaticales ont dans la langue, dans une perspective d’usage réelle, à la fois dans le temps présent et en diachronie, c’est-à-dire dans une certaine profondeur historique en s’intéressant à ce qui change et à ce qui reste stable au contraire au travers des siècles ou des décennies dans le sens d’un mot, d’une expression ou d’une construction. » - En quoi consiste votre dispositif de médiation ?
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« Pour la FDS j’ai proposé une conférence publique qui s’est déroulé à la bibliothèque universitaire de l’université Lyon 3, sur le site de la manufacture, et comme la Fête de la science de cette année [2025] était consacrée à l’intelligence au singulier et au pluriel avec un appel qui appelait à se concentrer sur les différentes formes d’intelligence et sur la diversité possible de ces notions, j’ai consacré l’exposé comme le fait un linguiste qui manque d’imagination à la sémantique du mot intelligence. Et étant spécial de sémantique de langue étrangères, je l’ai fait dans une perspective comparative entre langues européennes donc avec une présence du français, de l’anglais essentiellement, mais aussi à moindre égards de l’allemand et du russe. »
- Qu’est-ce qui vous a motivé à porter ce projet ?
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« La motivation première à participer à cette initiative, comme une autre initiative de médiation scientifique en générale, c’est un sentiment, qui est peut-être un sentiment un peu au doigt mouillé, que j’ai et qu’on est quelques-uns à partager dans mon laboratoire, qui est la visibilité assez faible de mon champs disciplinaire scientifique dans ce type d’initiative. C’est-à-dire que quand on voit un linguiste parler, intervenir dans des initiatives de médiation scientifique, quelle qu’en soit la forme, très souvent ce à quoi on s’attend c’est un linguiste spécialiste de langues rares qui présente des phénomènes caractéristiques de ces langues rares, quoi que langue rare veuille dire d’ailleurs. On vit dans un pays où l’Hindi est qualifié de langue rare, voire parfois le Thaï, or ce ne sont pas des langues rares mais ce sont des langues peu étudiées en France. Et donc on s’habitue à l’idée que la médiation scientifique faite par les linguistes ce serait apporter des éléments, avec une petite coloration exotique généralement, sur des systèmes de pensée ou des façons de voir le monde, supposément très différentes de la nôtre, et ceci étant censé être étayé par diverses spécificités de la langue en question. Moi cette approche un peu exotisante voire anecdotique de la diversité des langues et de la sémantique n’est pas du tout la mienne. Elle est globalement, et pour des raisons qui sont presque plus institutionnelles que scientifiques à proprement parler, assez peu partagée dans le champ de la linguistique des langues vivantes, en particulier des langues d’Europe.
Et donc la façon de faire de la médiation scientifique quand on est spécialiste de langues qui ne sont pas dites rares, comme l’anglais, l’allemand l’italien, peu importe, reste un peu à inventer, à populariser. Nous même devons probablement faire encore un peu de travail pour réfléchir à la façon dont nous pouvons faire de la médiation scientifique en faisant de la linguistique telle que nous la faisons. Donc c’était un peu la volonté de tenter quelque chose. D’abord d’essayer de montrer, de me montrer, de nous montrer au laboratoire qu’on avait des choses à dire et à faire, en médiation scientifique dans une perspective comme celle-là et ensuite se poser un peu la question du comment et du quoi une fois qu’on a dit qu’on avait qqch à faire. » - Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
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« Alors d’abord, un bilan personnel de cette expérience pour moi commence par une surprise assez agréable c’est-à-dire que je n’aurais pas misé sur un public de 25-30 personnes pour une conférence sur la sémantique historique de « intelligence, intelligentsia, intelligence » dans les langues d’Europe un mardi à 18h30 dans un bibliothèque universitaire qui, pour ceux qui connaissent la manufacture, est à l’intérieure de l’enceinte et donc symboliquement, par sa disposition même, pas nécessairement le premier lieu qui donne l’impression d‘être un lieu ouvert. Or il s’est trouvé 25-30 personnes pour venir assister à cette conférence, pour participer, pour poser des questions, pour avoir un échange assez vivant et intéressant qui nous amené plus loin que mon exposé initial et qui a ouvert vers d’autres perspectives que je n’aurais pas abordé spontanément s’il n’y avait pas eu ces relances.
Et alors même que c’est moi qui ai un peu pris l’initiative d’y aller et de faire ça dans l’idée qu’on devait illustrer notre capacité à apporter quelque chose à la Fête de la science, malgré tout j’y suis allé en me demandant un peu si on avait réellement quelque chose de significatif à apporter et je dois dire que l’expérience a été concluant ; beaucoup plus que ce à quoi je m’attendais. Donc vraiment une surprise agréable qui est aussi évidemment incitative pour le refaire. Donc oui je dirais un essai réussi grâce au public, grâce aux gens qui sont venus avec des arrière-plans professionnels, éducatifs très différents. Il y avait des étudiants de différentes disciplines de l’université Lyon 3. Il y avait des gens de l’extérieur qui avaient vu sur le programme de la Fête de la science que cette conférence avait lieu. Certains avaient un profil d’enseignant. C’est un peu ce à quoi on s’attend dans une perspective de cliché sur la Fête de la science mais pas que. On avait des juristes professionnels, une certaine diversité de raisons professionnelles parmi les membres du public autre que des étudiantes et des étudiants et qui a contribué à la qualité des échanges et des débats.
Cela aussi c’était quelque chose qui m’a marqué : c’était de bien meilleure tenue que les questions du public quand on fait un colloque dans un lieu public, qui sont rarement des moments où les questions sont de très haute volée et on se demande un peu à quoi ça rime. Là ça n’a pas du tout été cela et je trouve que c’est d’autant plus intéressant de voir que des gens qui sont venus pour un one shot vont produire des suggestions, des contributions, vont s’engager dans un dialogue avec l’intervenant de façon plus féconde que ce à quoi on est habitué dans le format colloque où pourtant les gens qui posent des questions sont des gens qui ont assisté à une journée entière de colloque. Donc ça veut dire aussi que le format Fête de la science attire des gens qui ont envie de s’inscrire dans une démarche d’échange, de partage, un peu construite. Certains clairement avaient bossé le sujet avant et donc c’est intéressant parce que justement ça casse cette impression qu’on peut avoir parfois d’une médiation scientifique où ce serait une forme un peu particulière de transmission mais où malgré tout le public resterait un public, c’est-à-dire des gens qui écoutent et qui découvrent ébahis la parole du grand savant. Là clairement ce n’était pas ça. On était avec des gens qui venaient écouter les éléments factuels qu’ils n’allaient pas inventer mais qui avaient suffisamment travaillé et arrivaient dans un état d’esprit qui a fait que dans le deuxième temps, qui a été à peu près aussi long que le premier, on a vraiment eu affaire à un échange et une réflexion conjointe vers des pistes que je n’aurais pas exploré spontanément dans cette soirée si je n’y avais pas été titillé par les questions du public. » - Est-ce que ce projet a changé l’image que vous aviez de la médiation scientifique ?
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« Alors cette conférence et cette interaction avec le public m’ont à la fois conforté dans l’idée qu’un champ disciplinaire comme le mien avait sa place dans de la médiation scientifique « type Fête de la science » ce qui n’était pas évident a priori. Cela relevait du pari puisque la linguistique de langues autre que le français en France ce n’est pas spontanément quelque chose que l’on s’imagine être très populaire. Et en fait, c’est cela qui a peut-être un peu changé dans mon regard. C’est le positionnement du public qui n’était pas dans la recherche de quelque chose d’anecdotique ou d’un élément un peu exotique, ou de quelque chose pour briller ensuite en allant au restaurant avec quelqu’un d’autre 3 jours après. C’était vraiment quelque chose qui se construisant beaucoup plus dans un dialogue informé. Il n’y a pas eu de question naïve ou de question si spontanée que cela. Et je pense que je ne m’attendais pas à ce que le public ne se compose pas de gens qui viennent flâner ou qui se disent « Tient on va à la Fête de la science. Tient y a ça ! » mais de gens qui avaient préparé.
Alors là il y a peut-être un effet du lieu. Il a fallu entrer dans la citadelle de la manufacture, entrer dans la salle à l’arrière de la bibliothèque… Peut-être que la géographie a fait qu’il y a eu une sorte de tri et que les gens qui sont vraiment venus sont des gens qui avaient prévu de venir et avaient lu en amont. Peut-être, je ne sais pas, mais cela vraiment c’est une chose à laquelle je ne m’attendais pas. Qu’une partie aussi importante du public ne soit pas venue du tout dans une approche de consommateur ou d’auto-formation. On n’est pas venu simplement écouter des choses et sortir de là en ayant appris des choses ou découvert un champ disciplinaire dont on se demandait en quoi ça consistait au juste ; ce qui peut aussi être une motivation tout à fait légitime. C’est l’argent du contribuable à l’université donc on vient voir ce qu’ils font ces universitaires qu’on paye. Mais ce n’était pas cela. C’était des gens réellement intéressés par la thématique, ayant visiblement pour beaucoup d’entre eux lu sur la thématique. Alors c’était vers la fin donc ils avaient peut-être assisté à des conférences, des ateliers donc il y avait une dimension cumulative je pense chez certains, de reconstruire un parcours sur ces questions d’intelligence à travers ce qu’ils avaient fait les jours précédents dans la Fête de la science. Cette façon-là de se construire un parcours sur la question mise à l’étude ce n’est pas une chose à laquelle je m’attendais. » - Est-ce que vous recommanderiez cette expérience à d’autres chercheurs ou doctorants ?
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« Alors clairement je ressors de cette expérience en étant renforcé dans l’idée initiale, dans ce pari initial que j’avais : oui dans le champ disciplinaire qui est le mien nous avons notre place dans la Fête de la science, dans ce type de dispositif. Donc dans ce sens très clairement je recommanderais aux collègues du laboratoire si le sujet s’y prête. On ne sait pas quel sujet tombera l’année prochaine et tous les sujets ne s’y prêtent pas également. L’intelligence c’était cadeau pour un linguiste.
Ensuite est-ce que tous les publics du laboratoire (doctorants, chercheurs confirmés, etc…) sont susceptibles d’y trouver leur compte ? Je dirais oui sans doute mais pas la même année. Là il y a vraiment à mon avis des effets liés aux thématiques retenues. Je pense qu’il y a des thématiques sur lesquelles les ¾ du laboratoire n’aurait rien à dire, y compris moi par définition. Des thématiques sur lesquelles cela va relever un peu de la coïncidence fortuite : il se trouve que tel thésard va travailler sur un corpus qui rejoins le sujet mis à l’étude cette année-là. Donc je n’irais pas pousser à la roue les collègues du labo en disant « Il faut absolument y aller ! ». Je pense vraiment qu’il faut se trouver une appétence avec le sujet mis au programme. Mais une fois cette question-là passée, oui clairement c’est une expérience que je recommanderais. »
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