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BOUVET Antoine

Les pratiques de la pointe de sonnet dans l'esthétique baroque (1590-1660) : enjeux pragmatiques et métapoétiques

Publié le 6 juillet 2026 Mis à jour le 6 juillet 2026

Thèse en Lettres mention Langue et littérature françaises, soutenue le 03/07/2026.

Le baroque et le sonnet partagent, semble-t-il, un destin commun. Il paraît pourtant paradoxal qu’une esthétique fondée sur des principes d’extraversion spectaculaire et de prolifération ornementale s’incarne avec une telle persistance dans une forme poétique essentiellement marquée par la contrainte atticiste. En vérité, les baroques investissent les procédés du sonnet pour le renverser, l’excéder, et le plus saillant d’entre eux est sans conteste la pointe conclusive, contenue dans le quatorzième vers. Nous pensons que la pointe de sonnet est constitutive d’une « épistémè », d’une « vision du monde », d’un édifice idéologique propre aux structures mentales de la société baroque. Si les textes peuvent passer au premier coup d’œil pour une simple dégénérescence du ronsardisme, une lecture attentive permet de déceler une pensée originale, véritablement « baroque » : on y trouvera les marques d’une culture qui entreprend, sous des traits variés – pessimistes, hédonistes, cyniques, libertins – une critique dialectique de l’humanisme renaissant. Nous avons choisi de procéder à une analyse comparative et stylistique des sonnets de la période 1590-1660 afin de mettre les discours prescriptifs en regard avec les pratiques poétiques concrètes et comprendre comment ces dernières ont pu se diffuser, se fixer, s’affronter ou évoluer. Nous avons d’abord cherché à synthétiser les discours de l’époque sur la pointe de sonnet et à comprendre comment elle est agencée dans les recueils et dans certains manuscrits. L’objectif de cette première partie est d’aboutir à une définition cohérente et une première caractérisation d’ensemble qui dépasse les contradictions historiques entre pointe de sonnet et pointe conceptiste. Dans un second temps, nous avons envisagé la pointe comme objet de divertissement. Il semble en effet que son principe premier repose sur le plaisir ludique du dénouement. La pointe de sonnet révèle une vérité cachée qui émerge contre les attentes du récepteur et, dans une certaine mesure, contre le texte lui-même. Ce renversement parrésiastique (qui préfère la force d’évidence d’un « dire vrai » à la démonstration logique) relève le plus souvent du jeu élégant et frivole avec les mots, avec le sens et avec le lecteur. Cela nous a amené à considérer, dans une troisième partie, la pointe de sonnet comme dispositif de persuasion. Nous avons notamment étudié les manières dont elle interpelle le lecteur, ainsi que les diverses architectures qu’elle produit pour distribuer les arguments et favoriser leur mémorisation. Ce travail a permis de dégager des logiques de fragmentation et de convergence qui structurent le sonnet baroque. Pour finir, la dernière partie montre comment les pointes subvertissent la forme-sonnet pour l’engager dans une perspective de lecture dialectique. La pointe transgresse, tord ou détruit le sonnet pour en dégager une forme supérieure de sens – méthode heuristique qui rappelle l’anamorphose et le trompe-l’œil baroques. Nous nous sommes donc penché sur les manières dont un certain nombre de pointes se décrochent du poème pour disqualifier son discours, voire, dans certains cas, contester l’idée même de sonnet. La pointe de sonnet baroque a le mérite de ménager pour l’étude un espace de fixité (la dernière séquence phrastique) à l’intérieur d’un champ poétique mouvant, protéiforme et donc difficile à circonscrire. Nous espérons que notre recherche permettra de saisir avec plus d’assurance une catégorie esthétique qui résiste à l’analyse et qu’elle dégagera les prémisses d’une méthode d’analyse des pointes de sonnet – objet poétique trouble et mordant, « si pointu que l'esprit même ne saurait s'y asseoir » (Cyrano, 1654).

Mots-clés : Sonnet ; Baroque ; Pointe ; Rhétorique ; Poétique

Baroque and the sonnet appear to share a common fate. It seems paradoxical, however, that an aesthetic founded on principles of spectacular extroversion and ornamental proliferation should find such persistent expression in a poetic form essentially marked by atticist constraint. Baroque poets appropriate the techniques of the sonnet in order to overturn and exceed it, and the most striking of these techniques is unquestionably the concluding pointe, contained in the fourteenth line. We argue that the sonnet’s pointe is constitutive of an "episteme," a "worldview," an ideological edifice peculiar to the mental structures of Baroque society. If these texts may at first glance appear to be a mere degeneration of Ronsardism, a careful reading reveals an original thought that is genuinely "Baroque": one finds in them the marks of a culture that undertakes, in various guises – pessimistic, hedonistic, cynical, libertine – a dialectical critique of Renaissance humanism. We have chosen to conduct a comparative and stylistic analysis of sonnets from the period 1590-1660 in order to set prescriptive discourses alongside concrete poetic practices and to understand how the latter were able to spread, become established, come into conflict, or evolve. We first sought to synthesize the period's discourses on the sonnet’s pointe and to understand how it is arranged within poetry books and in certain manuscripts. The aim of this first part is to arrive at a coherent definition and an initial overall characterization that moves beyond the historical contradictions between the sonnet’s pointe and the conceptist pointe. In a second phase, we considered the pointe as an object of entertainment. It seems, indeed, that its primary principle rests on the ludic pleasure of the dénouement. The sonnet’s pointe reveals a hidden truth that emerges against the reader's expectations and, to some extent, against the text itself. This parrhesiastic reversal – which favors the self-evident force of "dire-vrai" over logical demonstration – most often takes the form of an elegant and frivolous play with words, meaning and the reader. This led us to consider, in a third part, the sonnet’s pointe as a device of persuasion. We examined the ways in which it addresses the reader, as well as the various architectures it produces to distribute arguments and support their memorization. This work allowed us to identify logics of fragmentation and convergence that structure the Baroque sonnet. Finally, the last part shows how the pointes subvert the sonnet form to engage it in a dialectical reading perspective. The pointe transgresses, distorts or destroys the sonnet to draw a superior form of meaning from it – a heuristic method reminiscent of Baroque anamorphosis and trompe-l'œil. We therefore examined the ways in which few but significant pointes detach themselves from the poem in order to discredit its discourse, and even, in certain cases, to challenge the very idea of the sonnet. The Baroque sonnet’s pointe provides, for the purposes of study, a space of fixity (the final phrasal sequence) within a shifting, protean and therefore hazy poetic field. We hope that our research will make it possible to grasp an aesthetic category that resists analysis with better understanding, and that it will lay out the groundwork for a method of analyzing sonnets’ pointes – a troubling and exciting poetic object, "si pointu que l'esprit même ne saurait s'y asseoir" (Cyrano, 1654).

Keywords: Sonnet ; Baroque ; Pointe ; rhetorics ; poetics


Direction de thèse : M. Olivier LEPLATRE

Membres du jury :

  • M. Olivier LEPLATRE, Professeur des universités, Université Jean Moulin Lyon 3, Directeur de thèse
  • M. Guillaume PEUREUX, Professeur des universités, Université Paris Nanterre, Rapporteur
  • Mme Françoise GRAZIANI, Professeure des universités émérite, Université de Corse Pasquale Paoli, Rapporteure
  • Mme Agnès GUIDERDONI, Professeure, Université Catholique de Louvain, Examinatrice
  • M. Stéphane MACE, Professeur des universités, Université Grenoble Alpes, Examinateur
  • M. Maxime CARTRON, Chargé de recherche, Université Catholique de Louvain, Examinateur

Présidence du jury : Mme Agnès GUIDERDONI