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ZUK Fabian

La réduction et la chute des voyelles gallo-romanes : fonctionnements synchroniques et diachroniques des chartes mérovingiennes (7e-8e s.)

Publié le 16 février 2023 Mis à jour le 28 mars 2023

Thèse en cotutelle en Lettres, soutenue le 18 novembre 2022.

Cette thèse cherche à rapiécer une fissure paradigmatique entre les phonologues historiques et les historiens de la langue française. Alors que des générations de linguistes historiques ont minutieusement décrit la transition du latin au français avec des règles néogrammairiennes, les données de la période mérovingienne ont rarement été employées de manière systématique. Une question clef est le mécanisme et la datation de la perte des voyelles atones et l'apparition potentielle d'une voyelle faible cheva, parfois datée entre les IIIe et VIIe siècles.
Parce que la datation de la syncope et de l'apocope a des implications sur la chronologie relative et absolue d'autres phénomènes tels que la lénition et la diphtongaison, et parce que l'apocope a oblitéré la plupart des voyelles finales y compris les marques de cas et de genre, ces deux phénomènes et leur datation sont essentiels pour comprendre comment le gallo-roman parlé se situait par rapport au latin écrit et au reste du diasystème roman.
La partie centrale de cette thèse comprend une étude philologique de 48 chartes originales datant du VIIe au début du VIIIe siècles. Nous observons le type de variations graphiques et calculons leur fréquence sur une base lexématique et morphologique. Après avoir établi des correspondances graphophonémiques claires, nous utilisons la théorie des éléments pour démontrer que le nombre réduit de phonèmes vocaliques trouvés dans les syllabes non accentuées peut être expliqué par des formes de réduction vocalique typologiquement attestées et prédites par la théorie. Les contrastes d'aperture sont limités, puis entièrement perdus, ce qui mène à trois voyelles réduites |I|, |U|, |A| qui peuvent à leur tour subir une perte de coloration aboutissant à un cheva neutre comme c’est le cas en ancien français.
Les alternances synchroniques de voyelles, qui dans la phonologie CVCV autosegmentale sont paramétrées comme l'extension du gouvernement à partir d'une position phonologiquement plus proéminente, sont ensuite modélisées pour le gallo-roman. Nous soutenons que les voyelles « réduites », faibles sur le plan représentationnel, sont synchroniquement ciblées pour la dissociation. La syncope et l'apocope en diachronie sont alors modélisées comme des changements intergénérationnels après une période de variation représentationnelle et de sous-spécification.
Contrairement à la plupart des analyses déductives de ce problème diachronique, nos analyses inductives impliquent que la réduction et l'alternance des voyelles étaient des phénomènes synchroniques de la période mérovingienne, et que le latin mérovingien représente en fait une variété écrite acrolectale de la langue parlée. Ces conclusions nous font émettre des doutes importants sur la datation traditionnelle des changements majeurs du gallo-roman et leurs conséquences.

Mots-clés : théorie phonologique, apocope, latin tardif, diachronie du français, réduction vocalique, phonétique historique, typologie
 
This thesis attempts to mend a paradigmatic fissure between historical phonologists and historians of the French language. While generations of historical linguists have painstakingly described the transition of Latin to French with neogrammarian-type sound-change rules, data from the Merovingian period has rarely been employed in a systematic way. A key issue is the mechanism and dating of unstressed vowel loss and the potential appearance of a weak schwa vowel, sometimes dated between the 3rd and 7th centuries.
Because the dating of syncope and apocope have implications for the relative and absolute chronology of other phenomenon such as lenition and diphthongisation, and because apocope obliterated most of the final case and gender-bearing vowels, both phenomena and their dating are critical in understanding how spoken Gallo-Romance stands in relation to written Latin and the rest of the Romance diasystem.
The central part of this thesis comprises a philological survey of 48 original charters dating from the 7th and early 8th centuries. We observe the type and calculate the frequency of graphic variation on a lexemic and morphological basis. Having established clear graphophonemic correspondences we employ element theory to demonstrate that the reduced number of vowel phonemes found in unstressed syllables can be explained by both typologically attested and theory-predicted forms of vowel reduction. Aperture contrasts are limited, then lost entirely leading to three reduced vowels |I|, |U|, |A| which may in turn undergo colouring loss resulting in a neutral schwa as is the case in Old French.
Synchronic vowel alternations, which in auto-segmental CVCV phonology are parameterized as the extension of government from a phonologically more prominent position, are then modelized for Gallo-Romance. We argue that representationally weak “reduced” vowels are synchronically targeted for delinking. Diachronic syncope and apocope are then modelized as an inter-generational change after a period of representational variation and underspecification.
Counter to most deductive analyses of this diachronic problem, our inductive analyses imply that both vowel reduction and alternation were synchronic phenomena of the Merovingian Period, and that Merovingian Latin does in fact represent an acrolectal written variety of the spoken language. These conclusions throw significant doubt on the traditional dating of major Gallo-Romance sound changes and their consequences.

Keywords : phonological theory, apocope, Late Latin, diachrony of French, vowel reduction, historical linguistics, typology

Directrice et Directeur de thèse : Michela RUSSO et Christian RASCHLE

Membres du jury :
- Mr RUSSO Michela, Directeur de thèse, Professeure des Universités, Université Jean Moulin Lyon 3, France,
- Mr RASCHLE Christian, Co-directeur de thèse, Professeur, Université de Montréal, Canada,
- Mr L.WEISS Michaël, Rapporteur, Professeur, Cornell Université, Ithaca, New York, Etats Unis,
- Mme RODRIGUES Céleste, Rapporteure, Professeure, Université de Lisbonne, Portugal,
- Mr DE CARVALHO BRANDAO Joaquim, Professeur, Université Paris 8, France,
- Mr GIANNINI Gabriele, Professeur des universités, Université de Montréal, Canada,
- Mme JATTEAU Adèle, Maître de conférence, Université de Lille, France,
- Mr VELOSO Joao, Professeur, Université de Macau, Portugal. 

Président du jury : Joao VELOSO