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ROCA Quentin
Par l'Écriture seule... et par les Pères de l'Église ? Étude rhétorique de l'argument patristique chez Guillaume Farel, Pierre Viret et Jean Calvin (1532-1564)
Thèse en Lettres, Langues, Linguistique et Arts, soutenue le 25/03/2026.
Le principe scripturaire, résumé dans l’expression sola scriptura (« par l’Écriture seule »), est souvent présenté comme l’un des grands mots d’ordre du protestantisme depuis ses origines. Or, dans leurs discours, des réformateurs protestants comme Martin Luther ou Jean Calvin mobilisent abondamment toutes sortes d’autorités extrabibliques traditionnelles – en particulier les Pères de l’Église. C’est de cette apparente contradiction que part notre enquête. Les arguments patristiques de ces théologiens servent une grande variété d’objectifs rhétoriques : polémique religieuse, autolégitimation, ou encore simple explication historique. Notre thèse tente de rendre raison de ce phénomène. Nous partons du constat que le principe scripturaire est un principe régulateur du discours, pour proposer une étude argumentative inédite sur un tel objet. L’étude prend en compte 900 recours explicites aux Pères, relevés dans un corpus de 39 ouvrages imprimés entre 1532 et 1564. Ces textes sont composés en français par trois réformateurs établis en Suisse romande pour la plus grande partie de leur ministère : Guillaume Farel (1489-1565), Pierre Viret (1509-1571) et Jean Calvin (1509-1564), étudiés conjointement pour la première fois dans une thèse de doctorat. Deux axes structurent l’enquête. D’une part, nous nous demandons quelle autorité est effectivement attribuée aux Pères par rapport à la Bible. Pour cela, nous analysons les contours du principe scripturaire de nos auteurs et présentons une typologie des différents arguments. Après avoir examiné leurs visées rhétoriques et les effets de ces recours sur l’image des orateurs, nous enquêtons sur la réception de ces références par l’auditoire des fidèles peu instruits (simples gens). Notre approche relève de la rhétorique argumentative néoclassique et de la théologie historique. D’autre part, nous menons une étude comparative dont l’objectif est de mesurer le degré d’unité de la Réforme magistérielle francophone, de ses débuts jusqu’à l’ère de la confessionnalisation, au tournant des années 1560. Pour cela, nous confrontons les positions et les pratiques de trois de ses plus grands représentants unis par une foi commune, mais distincts par leur caractère et leur style littéraire. Au fil de l’enquête, nous décrivons les différentes façons d’articuler l’autorité de la Bible et l’autorité de la tradition au XVIe siècle. L’Église catholique romaine voit dans les textes des Pères une source complémentaire de la révélation divine, parallèle à l’Écriture. Au contraire, la plupart des anabaptistes soutiennent qu’il ne faut s’appuyer que sur la Bible, à l’exclusion de toute autre tradition et sans la médiation d’une quelconque institution ecclésiale. Entre ces deux positions, les réformés établissent une hiérarchie des autorités. Contrairement à une idée répandue, le principe scripturaire affirme moins l’autorité de la seule Écriture et la négation de toute autorité aux Pères (sola scriptura pris à tort dans son sens exclusiviste), que l’autorité infaillible de la seule Écriture, et la reconnaissance d’une autorité seconde et conditionnée de la tradition de l’Église (que nous proposons de renommer prima scriptura). Notre travail montre que Farel, Viret et Calvin ont à ce sujet des conceptions doctrinales et des pratiques argumentatives différentes : Farel, notamment, apparaît comme le moins enclin à recourir aux autorités extrabibliques. Ces divergences ne remettent pourtant pas en cause l’unité de la Réforme magistérielle francophone. Enfin, nous évoquons les courants protestants et évangéliques des XXe et XXIe siècles dont la plupart revendiquent l’héritage de la Réforme du XVIe siècle, et surtout du principe scripturaire, malgré leur grande diversité (des plus libéraux aux plus fondamentalistes). Nous soutenons le caractère opératoire des outils et résultats présentés dans la thèse pour apprécier la pertinence historique et doctrinale de ces revendications mémorielles.
Mots-clés : Réforme protestante ; Sola scriptura ; Autorité ; Catholicisme ; Suisse romande ; Simples gens
The scriptural principle, summarised in the expression sola scriptura (“by Scripture alone”), is often presented as one of the great mottos of Protestantism. However, in their discourses, Protestant reformers such as Martin Luther and John Calvin make extensive use of all kinds of traditional extra-biblical authorities – notably the Church Fathers. Our investigation starts from this apparent contradiction. These patristic arguments serve a wide variety of rhetorical purposes, including religious polemic, self-justification, and even simple historical discussion. Our thesis attempts to explain this phenomenon. We start with the claim that the scriptural principle regulates discourse, as a basis for proposing a novel argumentative and rhetorical approach to the topic. We consider 900 explicit patristic references, found in a corpus of 39 works printed between 1532 and 1564. These texts were written in French by three reformers who spent the larger part of their ministry in French-speaking Switzerland: William Farel (1489-1565), Peter Viret (1509-1571) and John Calvin (1509-1564). They are being studied together for the first time in a doctoral thesis. This investigation is structured around two main themes. First, we ask ourselves what authority is actually attributed to the Fathers in relation to the Bible. To this end, we analyse the contours of our authors' scriptural principle. We present a typology of the different arguments and their rhetorical aims. We examine the effects of these references on the ethos of the speakers, and we investigate how these references were received by the audience of uneducated believers (simples gens). Our approach draws not only on neoclassical argumentative rhetoric, but also on historical theology. Second, we conduct a comparative study aimed at measuring the degree of unity of the French-speaking Reformation before the era of confessionalisation. To this end, we compare the positions and rhetorical practices of three of its greatest representatives, who share a common faith but each retain their own character and literary style. Throughout the study, we describe the different ways in which the authority of the Bible and the authority of tradition were articulated in the 16th century. The Roman Catholic Church saw the texts of the Church Fathers as a complementary source of divine revelation, parallel to Scripture. At the other end of the scale, most Anabaptists argued that only the Bible should be relied upon, excluding any other tradition, as well as the mediation of any ecclesiastical institution. Between these two positions, the Reformers established a hierarchy of authorities. Contrary to a still-popular belief, the scriptural principle does not affirm the authority of Scripture alone and the denial of any authority to the Fathers (sola scriptura mistakenly taken in its exclusivist sense), but rather the infallible authority of Scripture alone and the recognition of a secondary and conditional authority of Church tradition (which we propound to rename prima scriptura). Our work shows that Farel, Viret and Calvin have different doctrinal conceptions and argumentative practices on this subject: Farel, in particular, appears to be the least inclined to resort to extra-biblical authorities. These differences do not call into question the unity of the French-speaking magisterial Reformation. Finally, we consider contemporary Protestant and Evangelical movements, most of which, despite their diversity (from the most liberal to the most fundamentalist), appeal to the heritage of the 16th-century Reformation, and in particular the scriptural principle. We argue that the tools and results presented in the thesis provide a useful framework for assessing the historical and doctrinal relevance of such appeals.
Keywords: Protestant Reformation ; Sola scriptura ; Authority ; Catholicism ; French-speaking Switzerland ; Simple people
Membres du jury :
Mme Isabelle GARNIER, Professeure des universités, Université Jean Moulin Lyon 3, Directrice de thèse
M. Matthieu ARNOLD, Professeur des universités, Université de Strasbourg, Rapporteur
M. Olivier MILLET, Professeur des universités émérite, Sorbonne Université, Rapporteur
Mme Catherine BROC-SCHMEZER, Professeure des universités, Université Jean Moulin Lyon 3, Examinatrice
Mme Luce ALBERT, Maîtresse de conférences, Université d'Angers, Examinatrice
M. Ueli ZAHND, Professeur ordinaire, Université de Genève, Examinateur
M. Michael W. BRUENING, Professor, Missouri University of Science and Technology, Examinateur
Présidence du jury : Mme Catherine BROC-SCHMEZER
