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PORCHERON Maëlle

Le présent narratif dans le roman de langue française et anglaise au XXe siècle : 1914-1960

Publié le 6 mai 2026 Mis à jour le 6 mai 2026

Thèse en Lettres mention Littératures comparées, soutenue le 05/05/2026.

L’emploi ponctuel du présent dans un récit par ailleurs au passé est un trait de style assez courant des romans de langue française et anglaise : on le trouve, entre autres exemples, chez Bunyan, Defoe, Twain, Madame de Lafayette, Lesage, ou encore Chateaubriand. Dans la plupart des manuels de littérature et de grammaire, cet usage est présenté comme un moyen de dramatiser le récit en « présentifiant » l’action, et est généralement appelé « présent historique » (« historical present » en anglais). Cette analyse ne tient cependant pas compte de cas dans lesquels le présent est employé de façon extensive, de sorte qu’il entre en concurrence avec les traditionnels temps du passé ; pourtant cet usage est de plus en plus fréquent au XXe siècle et le présent est, de nos jours, devenu un temps de narration parfaitement usuel. Notre thèse de littérature comparée part du constat de cette rupture dans l’usage des temps verbaux narratifs. Celle-ci ne suit pas tout à fait la même chronologie en français qu’en anglais, où elle est plus tardive et plus soudaine. Cependant la période qui précède 1960 s’avère homogène dans la mesure où le présent n’y est pas encore complètement devenu un nouveau temps standard de la narration, dans aucune de nos deux langues de travail : son emploi y produit encore un certain effet de surprise. C’est en 1914 que s’ouvre notre étude, le roman de la première guerre mondiale ayant fait un usage abondant et original du présent. Notre corpus est composé de romans de Blaise Cendrars, Jean Giono, Louis-Ferdinand Céline, Henri Barbusse, Samuel Beckett, Virginia Woolf, John Dos Passos, William Faulkner et Ian Hay : nous souhaitons identifier les fonctions du présent narratif dans ces ouvrages, dans la perspective de la stylistique comparée. La première partie de notre étude consiste à établir les fondements théoriques de la réflexion sur le présent narratif. Une synthèse des études linguistiques sur le présent est proposée, mettant en avant les différences entre les systèmes des temps verbaux du français et de l’anglais, et ce que ces différences impliquent dans le récit. Les théories sur le présent issues du champ poétique sont ensuite examinées, en prêtant une attention particulière à la narratologie, qui a souvent commenté, et peut-être surestimé, les implications énonciatives de l’emploi de ce temps verbal. Dans le dernier chapitre de cette partie, les effets les plus fréquemment prêtés au présent narratif sont confrontés à l’étude précise de quatre romans de notre corpus : nous insistons en particulier sur les questions de référence temporelle, de tension narrative et de distance narrative dans le récit au présent, en le comparant avec des textes au passé. Il en ressort principalement, d’une part que les différences grammaticales entre les systèmes verbaux sont faiblement prédictives de différences de pratiques esthétiques, et d’autre part qu’on ne peut proposer une poétique unifiée du présent narratif. La seconde partie s’attache à l’étude de l’ensemble de notre corpus au regard de trois problématiques. Nous revenons d’abord sur le lien entre présent et énonciation romanesque, que nous comprenons non seulement comme l’étude du rapport entre temps du récit et temps de la narration (le présent génère-t-il une narration simultanée ?) mais aussi de la tonalité du texte. Nous nous intéressons ensuite à la vitesse narrative : nous redéfinissons le présent « historique » comme un présent scénique ou quasi-scénique, et nous montrons qu’au XXe siècle le présent est associé à d’autres modes narratifs. Dans le dernier chapitre, nous montrons que le présent narratif est un trait de style particulièrement mobilisé par certains sous-genres romanesques et nous en exposons les raisons. Au fil de ce travail, nous montrons que les fonctions du présent se sont diversifiées et qu’il est mis à contribution dans des esthétiques variées.

Mots-clés : Temps verbal narratif ; Histoire des formes narratives ; Poétique du récit ; Stylistique comparée

The occasional use of the present tense in a narrative otherwise written in the preterite is quite a commonplace feature in French- and English-language novels. One may come across it in Bunyan, Defoe, Twain, Madame de Lafayette, Lesage or Chateaubriand, among other examples. Many a handbook of literature or grammar analyses it as a means of making the story more dramatic by making the action seem more “present” to the reader—a technique often labelled the “historical present” (“présent historique” in French). However, this interpretation actually overlooks examples in which the present tense is used extensively throughout a novel, so much so that it tends to become a match for the traditional narrative past tense—and yet, such examples became more and more frequent through the XXth century, to the point that the present tense is nowadays a very ordinary option in narration. This shift in the use of narrative tenses is at the root of this PhD thesis in comparative literature. The chronology of this aesthetic development in English differs slightly from French, since it comes later and more abruptly in the former. However, until the 1960’s the situations of both languages were rather homogenous inasmuch as the present tense had not yet fully turned into a standard feature in narration: its use remained somewhat surprising. My investigation begins with the year 1914, since the First World War novel made abundant and innovative use of the present tense. Novels by Blaise Cendrars, Jean Giono, Louis-Ferdinand Céline, Henri Barbusse, Samuel Beckett, Virginia Woolf, John Dos Passos, William Faulkner and Ian Hay are studied. This work aims at identifying the functions of the narrative present in these texts, from the perspective of comparative stylistics. The first part of the study sets out to display the theoretical framework for such an investigation. The first chapter offers a synthesis of linguistic studies on the present tense, highlighting the differences between the French and English tense systems and what they may imply in a narrative. The second chapter addresses poetics, and narratology in particular, for it has often commented on the links between present tense and enunciation, and may have overestimated their importance. Lastly, the most frequent theories on present tense are put to the test with a close analysis of four novels from our corpus, paying particular attention to certain issues: moment of speech, narrative tension and narrative distance, and comparing present-tense to past-tense narrative statements. The main conclusion is that differences in tense-systems can hardly account for aesthetic choices when it comes to the narrative present, and that one could not link all its uses to “a” poetics of the present tense. In the second part of this work, all the novels of the corpus are put to an analysis regarding mainly three issues. First, the relationship between the present tense and narrative enunciation is questioned anew, defining the latter not only as the difference between the time of the events and the moment of speech (does present tense entail simultaneous narration?) but also as the novel’s tone. Secondly, the investigation centres on narrative speed: a new definition of the “historical” present is suggested, viewing it as a scenic, or quasi-scenic, device; I intend to show that in the XXth century the present tense was combined with other narrative moods. In the final chapter, it is observed that, and explained why, the present tense was chosen by certain novelistic subgenres. Along the way, this study shows that the present tense’s functions became diverse and that this tense is used in a variety of aesthetic forms.

Keywords: Narrative tense ; History of narrative forms ; Narrative poetics ; Comparative stylistics


Membres du jury

  • Mme Florence GODEAU, Professeure des universités, Université Jean Moulin Lyon 3, Directrice de thèse
    Mme Aurélie BARJONET, Professeure des universités, Université de Lille, Rapporteure
    M. Gilles PHILIPPE, Professeur ordinaire, Université de Lausanne, Rapporteur
    M. Olivier BARA, Professeur des universités, Université Lumière Lyon 2, Examinateur
    Mme Cécile GAUTHIER, Maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches, Université de Reims Champagne Ardenne, Examinatrice
    M. Yves CLAVARON, Professeur des universités émérite, Université Jean Monnet Saint-Etienne, Examinateur


Présidence du jury : M. Olivier BARA