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Alice et le deuil de Kral Seker | Préface

Publié le 20 mai 2021 Mis à jour le 21 mai 2021
Alice et le deuil de Kral Seker - couverture Par Lawrence GASQUET, Professeur des universités


Extrait de la préface au roman graphique Alice et le deuil de Kral Şeker, écrit et illustré à huit mains par les artistes plasticiens Ahtzic SILIS, Danielle STÉPHANE, Karla SEGURA PANTOJA & Christian NABAIS.

Édité par Lyon 3 à l'occasion de la mise en ligne de l'exposition Happy birthday Alice!!

Partie intégrale de l’exposition, ce texte propose une version quadricéphale des aventures d’une Alice contemporaine. L’ouvrage plonge le lecteur dans les méandres labyrinthiques de la folie amoureuse, des rêves d’enfance perdus, de la dislocation des rapports temporels et familiaux, de la facilité à se perdre dans des contrées lointaines et de l’impossibilité d'en revenir.




L’Alice que vous allez suivre au sein du labyrinthe est la femme du XXIème siècle que la petite Alice de Lewis Carroll est devenue, après plus d’un siècle de littérature et de prétendue «libération».

Votre réaction à la lecture de l’oeuvre protéiforme de Christian Nabais, Ahtzic Silis, Danielle Stéphane et Karla Segura Pantoja sera la confirmation ou la réfutation de cette libération des mœurs - plongée abrupte au sein de vos interdits et de votre propre intimité, à travers le miroir extime et dérangeant d’Alice...

Alice Liddell était une enfant en 1865, à Oxford, lorsqu’elle inspira au Révérend Charles Lutwidge Dodgson l’un des textes littéraires le plus célèbres au monde, impertinent chef-d’œuvre résistant à tous les classements académiques, et qui dénonce habilement l’arbitraire et l’imperfection de nos catégories épistémologiques. L’oeuvre victorienne originale est un assemblage fascinant, qui repose sur un entrelacs d’autres textes, d’autres voix, d’autres images. Lewis Carroll est le cartographe de génie qui pointe du doigt les insuffisances du langage ; il aime souligner nombre d’anomalies de la langue et de l’intellect humain, et il sait faire résonner (raisonner) ces éléments hétérogènes au sein d’un texte inoubliable, assorti d’illustrations dont la place est pensée au mot près. Cette oeuvre, deux siècles plus tard, touche toujours tous les publics, et fait écho en chacun de la naissance à la mort. [...]

L’acte fondateur dans lequel s’ancre le récit est celui d’une incorporation : celle d’un bonbon au nom mystérieux avalé par Alice, annonçant les incorporations et excrétions qui suivent, polymorphes, le fil narratif. Incorporation d’Alice bientôt absorbée par son propre corps, mais également la nôtre, absorbés que nous sommes à notre tour par son corps à elle, ainsi que par les corps qui s’affichent dans les marges, nous invitant à prendre part à un troublant jeu organique. Alice, c’est la chair et le sang ; là où Carroll nous invitait à des joutes verbales et intellectuelles parfois angoissantes, les artistes proposent d’y ajouter une dimension littérale, qui nous renvoie sans complaisance au miroir de nos propres entrailles sanglantes [...]

Le génie des auteurs-plasticiens qui font écho au texte victorien si bien connu et aimé est de conserver l’esprit du maître en demeurant des enfants bien ancrés dans leur siècle, et de faire d’Alice l’héroïne dans laquelle toutes les femmes modernes se reconnaîtront à leur tour, gardant en leur cœur l’Alice petite fille de Carroll avant de lui lâcher la main pour qu’elles l’observent devenir femme, tout comme elles se sont elles-mêmes vues petites filles avant de devenir les femmes qu’elles sont. Alice leur tend ici son propre miroir - et nous sommes conviés à regarder, voyeurs fascinés témoins d’une traversée des apparences éprouvante, et témoins de la dislocation qui guette partout alentour. [...]

Alice est témoin de la dislocation de l’espace, et de la disjonction des corps, qu’ils lui soient étrangers ou que ce soit celle de son propre corps, voire de son propre espace mental. Elle observe ses métamorphoses sanglantes, et se recoud elle-même parfois avec l’aide du Chat Blanc. Tout comme l’Alice de Carroll était à la recherche de son identité, perdue maintes fois au cours de ses pérégrinations, Alice/Alix se perd à l’intérieur de sa propre enveloppe, vaisseau souffrant et saignant, couvert de cicatrices et de marques en tout genre. Après la carte vierge du
Snark, et la carte à l’échelle 1 de Sylvie et Bruno chez Carroll, voici la carte organique d’Alice - ceci est mon corps… les organes se cachent et s’exposent au fil de la narration, aussi bien dans le texte que dans le paratexte et l’intertexte. Alice est une femme, une vraie, qui nous renvoie à nos propres questionnements concernant nos corps adultes et nécessairement souffrants.

Cabinet de curiosités organique qui se révèle page après page, éclaboussant de son sang le lecteur subjugué,
Alice et le deuil de Kral Seker fascine de par sa perfection formelle, de par sa multimédialité ingénieuse, et de par sa conception méticuleuse. L’ouvrage parvient ainsi à réconcilier les aspirations collectives et les obsessions singulières, informant le textuel et le visuel en une myriades de figures essentiellement plastiques. C’est cette plasticité essentielle du monde dont Lewis Carroll avait eu l’intuition fulgurante, et que les quatre artistes plasticiens Christian Nabais, Ahtzic Silis, Danielle Stéphane et Karla Segura Pantoja exposent ici, pour notre plus grand bonheur, en injectant leur propre encre, et leur propre sang au fil des pages devenues peau."